Raccolta di testi di critica della letteratura italiana
La
Renaissance latine![]()
Le Vergini delle Rocce – Milan, fratelli Treves, 1895
Une année a passé depuis cette nuit de Noël. Traduits et répandus chez nous,
les livres de M. d’Annunzio ont trouvé grand accueil. Le suffrage du public
français a ratifié l’opinion que j’en avais prise. La situation littéraire
du romancier italien s’est affermie au sortir des épreuves habituelles, engouement
périlleux chez les uns, réaction inévitable chez les autres, plaisantes accusations
de plagiat. Cependant l’écrivain applaudi et discuté suivait les pentes imprévues
de sa fantaisie; il se dérobait brusquement aux admirateurs qui attendaient
de lui de nouvelles outrances; il reparaît devant eux avec une physionomie
modifiée, déconcertante pour ceux qui ignorent les poèmes où il s’était montré
tout d’abord.
Un paquet m’arrive de Francavilla-al-Mare; un élégant volume
italien, tout de blanc habillé; sur la feuille de garde, l’envoi de Gabriel
d’Annunzio, de sa large écriture volontaire; au frontispice ce titre: Les
Vierges des Rochers, sous cette rubrique plus générale: Les Romans
du Lys.
Je viens de lire, et je n’ai
pas la sensation d’une lecture. Cela ne ressemble à rien, et c’est exquis.
Une symphonie de visions, un passage de belles formes dans un rêve, des figures,
des attitudes, des paysages, des idées incarnées, dessins lumineux et précis
de l’irréel, qui font penser à une suite de gravures de Burne-Jones. En une
prose aussi plastique, aussi musicale que les vers les mieux instrumentées,
le poète a développé les dons qui nous charmèrent dans ses premières poésies:
sensibilité toujours émue, joie de voir les choses et d’en percevoir les rapports
secrets, art de les fixer dans une image inoubliable.
Avec ces œuvres violentes et
passionnées, L’Enfant de volupté, l’Intrus, Le Triomphe de
la Mort, M. d’Annunzio a terminé ce qu’il appelle le Cycle de la Rose;
il a achevé de jeter sa gourme _ provisoirement au moins, car il ne faut répondre
de rien avec lui. Le Cycle du Lys nous révèle l’écrivain sous un nouvel aspect.
Ce sera, je le crains, une déception pour les lectrices qui suivirent hardiment
les expériences d’André Sperelli et de George Aurispa. L’artiste s’adresse
cette fois à un public plus restreint, curieux avant tout de rares jouissances
esthétiques. Les Vierges aux Rochers n’ont pas d’intrigue romanesque,
Les Romans du Lys ne sont pas des romans. C’est une grande douceur
de penser que le plus avisé critique devra renoncer à cataloguer ces livres
dans un genre défini.
Le thème est simple comme un
tableau de primitif. En un coin perdu des Abruzzes, dans un vieux palais adossé
au cirque de rochers arides qui ferment l’horizon, végètent les survivants
d’une noble maison napolitaine: un vieillard de grand cœur et de haute mine,
compagnon du vaincu de Gaëte, enseveli dans le souvenir fidèle des anciens
jours et des choses mortes; sa femme démente, ombre douloureuse qu’on ne voit
jamais et que l’on devine toujours, emplissant la demeure d’une triste inquiétude;
deux fils, rejetons épuisés de la forte race, guettés eux-mêmes par la folie
maternelle; enfin, les trois jeunes princesses, fleurs superbes et suprêmes
de cette race, figées vivantes dans ce reliquaire de silence, de solitude
et de passé.
Claudio – c’est notre poète
– a pris en dégoût la vie bruyante de Rome; il a fuit, il revient à son nid
patrimonial, sous ces mêmes rochers; il y retrouve ses voisines d’enfance.
Vous attendez le roman inévitable? Il est à peine indiqué dans cette longue
contemplation d’un peintre devant ses modèles. Trois ou quatre visites, quelques
promenades dans le parc abandonné, remplis par la notation de chaque expression,
de chaque nuance d’âme des trois vierges; par l’étude des harmonies intimes
qui rattachent à la nature ambiante Massimilla, Violante et Anatolia. Sujet
fort monotone, pensez-vous, et bon pour éprouver le courage des jeunes symbolistes?
– Nullement. Imaginez ces trois coryphées évoluant dans une sorte de ballet
spirituel, très sensuel par éclairs, car M. d’Annunzio est toujours lui-même,
et diversifié par les prestiges d’une imagination qui évoque le monde entier
des formes et des idées.
Claudio trouble les recluses,
et il pense à choisir l’une d’elles pour l’emmener dans sa maison solitaire
de Rebursa. Il hésite longtemps, il fait réflexion qu’il faudrait les emmener
toutes trois, pour ne pas mutiler cette merveilleuse fleur tripartie; des
lois inintelligentes s’y opposent. Le choix qu’il ferait lui laisserait un
regret éternel des deux autres. Enfin, il jette son dévolu sur Anatolia, la
vierge du sacrifice, gardienne et seule joie des malades dans leur retraite
morose; elle refuse d’abandonner sa mission. Le rêve finit sur un sanglot
de la sacrifiée, sans dénouement; les trois lys s’inclinent sur leurs tiges,
brisés par le vent du sud qui a soufflé un instant dans leur calme atmosphère.
Ils achèveront de se faner contre le rocher où le sort les enracina. Ils n’auront
servi qu’à accroître le trésor d’émotions subtiles du passant qui le respira.
Tout a été créé dans l’univers
pour cette fin, selon M. d’Annunzio: pour la nutrition intellectuelle et sentimentale
de quelques élus. Au poète qui disait: «Nul ne se connaît tant qu’il n’a pas
souffert», celui répond: «nul ne se connaît tant qu’il n’à pas joui de tout.»
Et tout est licite à l’homme supérieur pour le développement de son moi,
seul devoir qu’il se reconnaisse. L’écrivain italien, nourri des théories
de Nietzsche, prend à son compte cette thèse aussi banale qu’inhumaine de
la magnification du moi; il la plaide dans un prologue philosophique,
tout vibrant d’anathèmes contre la démocratie, contre la bourgeoisie, contre
les «grands principes» et la grande platitude du monde moderne; et c’est,
en somme, le vieux duel du romantique contre l’épicier. Mais les anathèmes
sont fort beaux; l’écho des apostrophes dantesques retentit dans la plainte
irritée de Claudio sur la Rome profanée, dans l’invocation à cet esprit de
grandeur qui continue de planer vainement sur la campagne romaine. Toutes
réserves faites sur le faux point de départ philosophique, c’est le plaisir
de voir ensuite avec quelle désinvolture cet audacieux brise les idoles, les
clichés sur lesquels notre siècle a bâti un édifice déjà branlant et ruineux.
L’individualisme effréné de
M. d’Annunzio a un tour particulier; par toutes ses façons de sentir et de
penser, il est un homme de la Renaissance, ingénument païen, épris d’une admiration
sincère pour l’idéal de Machiavel, le podestat élégant, le beau tyran. Il
voit le type de la perfection humaine dans Léonard de Vinci, à qui il n’a
manqué que l’occasion, dit-il, pour devenir un de ces tyrans. Dans ces Vierges
des Rochers, qui ont pris à Léonard jusqu’à leur titre, il y a une intention
visible de transposer en littérature les procédés du peintre florentin, de
regarder le monde avec ses yeux. L’auteur emprunte aux écrits de Léonard les
épigraphes de ses chapitres; il rattache ainsi fort adroitement le symbolisme
moderne au symbolisme classique.
«Une chose naturelle vue dans
un grand miroir… » dit la première de ces épigraphes. On ne peut mieux
définir et caractériser le livre. «Tout ce qui naît et existe autour de toi
naît et existe par un souffle de ta volonté et de ta poésie. Et cependant
tu vis dans l’ordre des choses les plus réelles, parce que rien au monde n’est
plus réel qu’une chose poétique… Ainsi, à tout moment, les concordances des
choses plaçaient mon esprit dans un état idéal, qui avoisinait l’état de songe
et de prescience, sans pourtant l’atteindre… Et j’assistais en moi-même à
la genèse continuelle d’une vie supérieure, où toutes les apparences transfiguraient
comme dans la vertu d’un miroir magique.»
Oui, tout ce que le poète décrit
semble vu dans un miroir qui enlève de la réalité aux objets et leur ajoute
de la perspective. Une perspective reculée dans le passé; avec un art infini,
il garde à ses vierges et à tout ce qui les entoure le charme d’images anciennes,
étrangères au monde présent. «Pour découvrir le mystère de leurs ascendances
lointaines, j’explorai la profondeur des vastes glaces domestiques, où parfois
elles ne reconnurent pas leurs propres figures, couvertes d’une pâleur semblable
à celle qui annonce la dissolution après la mort; je scrutai longuement les
vieilles choses usées, sur lesquelles leurs mains froides ou fébriles se sont
posées avec le même geste, peut-être, qu’avaient eu d’autres mains déjà réduites
en poussière par le grand temps.»
Tel le sentiment si bien rendu
par notre excellent poète Pomairols, dans son beau poème des Aïeules:
Sur le fond sans couleur des époques lointaines
Je vois se dessiner vos ombres incertaines,
Vagues linéaments du vieil esprit français:
Et, descendent les jours dès l’obscure origine,
Si je veux vous éteindre, il faut que j’imagine
Suivant l’âge qui change et le peu que je sais.
Le secret de M. d’Annunzio,
c’est d’éblouir par le relief et le coloris dans les tableaux qu’il maintient
à ce plan d’ombre lointaine; c’est de mettre une vie exubérante dans ces fantômes
idéalisés. Il a le bouillonnement d’un Rabelais châtié et discipliné par le
goût classique; et on pourrait lui appliquer ce qu’il dit de sainte Claire:
«Cette dominicaine avait du monde une vision vermeille; elle voyait toutes
les choses à travers un voile de sang très ardent.»
Pour faire saisir ces nuances,
pour communiquer l’enchantement que donnent les Vierges, il faudrait
citer quelques pages. Il faudrait montrer «la tête souveraine de Violante,
passant dans la lumière comme dans l’élément natal… Son petit front, où était
visible le reflet de la couronne idéale qu’elle portait au sommet de ses pensées».
Il faudrait rendre sensible les lignes parfaitement belles et vivantes des
figures allégoriques qui passent dans ce nouveau songe de Polyphile: «Ses
lignes parlaient un langage qui ferait semblable à un dieu celui qui comprendrait
la vérité éternelle; et ses moindres mouvements produisaient aux extrémités
de son corps une musique infinie comme celle des cieux nocturnes.» J’espère
que le très habile traducteur des précédents romans transportera dans notre
langue tout ce qu’une version peut retenir de cette magie des mots. Parmi
les écrivains récents, je ne vois de prosateurs comparables à M. d’Annunzio,
dans les idiomes où je peux me faire une opinion, que Tourguéneff et Flaubert.
Et tous les littérateurs français vivants, bien entendu.
Voilà beaucoup de contentement
pour un peu de musique, diront «les gens sérieux», ceux qui veillent, graves,
aux intérêts des peuples. Il la faut bénir, si elle nous fait oublier un instant
les charivaris discordants qui accaparent leur attention. M. Léon Daudet donnait
à son dernier volume cette conclusion fort juste: entre tant d’idées dont
les champions prétendent à un triomphe très incertain, le seul triomphe évident
et assuré est aujourd’hui celui de Wagner. Cette large vague a passé, transformant
assez profondément la sensibilité de nos contemporains pour que leurs idées
elles-mêmes en fussent modifiées. Si tel est le pouvoir d’un musicien, et
toutes proportions gardées entre l’orgue et la lyre, la voix qui nous vient
de Francavilla-al-Mare aura des résonances étendues. Les rochers des Vierges
abritent un petit village solitaire, Secli, bâti dans le cratère d’un ancien
volcan, «où la coulée du feu primitif est demeurée empreinte comme la contraction
d’un spasme suprême demeure, quelquefois, sur les lèvres du cadavre». Des
paysans de la montagne y vivent d’une industrie héréditaire; ils façonnent
avec les entrailles de leurs agneaux des cordes de violon; elles iront porter,
bien loin dans le monde ignoré d’eux, des frissons de tendresse, de douleur
et d’admiration.
Quand il décrivait le travail
de ces paysans, M. d’Annunzio a dû faire un retour sur lui-même.
Décembre 1895
Eugène
Melchior de Vogüé, La Renaissance latine, in Histoire et Poésie,
Paris, Armand Colin, 1898, pp. 267-276
Eleonora
Duse e Gabriele d’Annunzio
25 luglio 2004
Il Portale Letterario della Repubblica Letteraria Italiana. www.repubblicaletteraria.it